Le cauchemar de Don Quichotte

                                     (Matthieu Amiech et Julien Mattern)

« De quelque parti que l’on soit, que l’on ressente ou non de l’aversion pour cette société et son organisation, nous bénéficions (presque) tous du confort industriel moderne. Très peu d’entre nous se demandent sérieusement sur quoi ce confort repose, et quels effets il produit. Il y a là, nous semble-t-il, bien plus que de la connivence… Au contraire, c’est souvent d’une adhésion enthousiaste qu’il s’agit ». P 9

« … Personne dans le mouvement social n’a soulevé la douloureuse question du prix auquel nous payons ce "miracle", en matière de pollutions (avec le cortège de maladies qu’elles entraînent…), d’épuisement des sols, de dégradation des paysages… » P 20

« La France, deuxième puissance agricole du monde, est actuellement le pays de l’Union Européenne qui pulvérise le plus de pesticides sur son territoire ; il est aussi celui dont le taux de décès par cancer chez les hommes est le plus élevé ». P 22

« [Les marxistes du XXIe siècle], continuent d’adorer le fétiche de la croissance économique  et de ne pas savoir penser la justice sociale sans l’accumulation marchande (et la vie qui va avec)… La contestation contemporaine est prisonnière de l’idéologie du progrès, et plus concrètement du système industriel et marchand dans lequel nous sommes nés et que nous avons tendance à conforter, même à travers nos luttes ».

P 10

« Le libéralisme a fait de la croissance le moyen de vaincre la rareté comme une réalité objective et jamais une réalité fantasmée.

Le marxisme a fait du développement des forces productives une obligation, et rares sont les penseurs se réclamant de Marx qui se souviennent que celui-ci, entre deux déclarations enflammées sur les vertus du progrès, a quand même recommandé de gérer la terre en bons pères de famille pour la léguer aux générations futures. Enfin, les économistes contemporains se réclamant de la pensée de Keynes s’arc-boutent sur la nécessité de relancer durablement la croissance, en oubliant que leur maître avait déjà envisagé, dès les années 1930 (Perspectives économiques pour nos petits enfants), la diminution considérable du temps de travail comme alternative à la crise sociale. » Jean-Marie Harribey, Le développement soutenable. Cité p. 28.

« Les gains de productivité ont presque toujours été une source de déqualification ou à tout le moins de la dépossession (au sens de perte croissante d’autonomie), une source de frustrations et de souffrances. Ils ont presque toujours été dans le sens d’une destruction sans pitié de tout ce qui pouvait rester des métiers artisanaux dans le travail salarié, avec la fierté qui accompagne la possession de savoir-faire propres. La profusion et le clinquant des ersatz produits par l’industrie de masse semblent d’ailleurs avoir enseveli jusqu’au souvenir de la beauté des objets fabriqués par l’homme dans le passé …

« Tandis que dans l’agriculture, l’accroissement "miraculeux" de la productivité, notamment grâce aux déversement aveugle et destructeur d’intrants chimiques, s’est accompagné d’une dévastation du monde rural, et de sa dés-humanisation au sens littéral puisque les campagnes ont proprement été vidées de leur substance humaine ». P 41

« [Au XIXe siècle, on estimait généralement] que la démocratie devait reposer sur une large distribution de la propriété… [On pensait] que la meilleure manière d’acquérir des habitudes démocratiques – autonomie et confiance en soi, responsabilité, initiative – était d’exercer un métier ou la gestion d’un bien de petite taille » Christopher Lasch, La révolte des Elites. Citation P 41

« En détruisant l’agriculture paysanne, non seulement on jetait aux poubelles de l’histoire des milliers de vies humaines, avec leur mémoire, leurs pratiques et leurs valeurs propres. Mais on sapait aussi les conditions concrètes pour que l’homme puisse maîtriser, directement ou indirectement, la production de sa nourriture, et pour qu’il puisse s’en sentir responsable.

La production à grande échelle détruit donc les fondements moraux de la démocratie. En sapant le contrôle des citoyens de base sur leur activité et leur vie quotidienne, elle les décourage de se mêler des questions importantes. L’idée de responsabilité tend à devenir une notion purement juridique, un fardeau dont on se défausse sur des spécialistes… » P 135

« Les analyses globales de l’économie perdent de vue que ce n’est pas par souci du genre humain ni pour économiser de la peine à leurs salariés que les entreprises investissent dans des machines. Le machinisme et l’automatisation résultent avant tout de la concurrence toujours plus féroce (parce qu’organisée à une échelle toujours plus vaste), qui exige en permanence de nouveaux gains de productivité pour rester rentable. »

P 45

« Qu’il n’y ait plus de potager en ville, que presque plus personne ne sache faire son savon ou sa bière, que de moins en moins d’artisans produisent avec des ressources  et des denrées du cru, tout cela leur semble secondaire, et au fond inévitable.

Ils ne voient pas le danger d’une évolution qui fragilise nécessairement notre vie quotidienne, en nous mettant à la merci des fluctuations erratiques de l’économie, et plus généralement de processus sociotechniques sans aucune commune mesure avec nous, et sur lesquels nous n’avons aucune prise. Du coup ils ne voient pas non plus que cette évolution nous accule à la croissance perpétuelle de la production. De fait dans cette configuration économique et sociale, s’il n’y a pas de croissance économique, la source des salaires, des allocations, des remboursements de sécurité sociale, des pensions de retraite, se tarit tragiquement (au fil des licenciements et de la baisse du montant des cotisations et des impôts prélevés pour financer la redistribution). » P48

« Partout [les jeunes] subissent de plein fouet l’effondrement des structures familiales, redoublé par la détérioration des formes d’encadrement informel des enfants et des adolescents (personnes âgées sur le pas des portes ou sur les bancs, boutiquiers des rues commerçantes, voisins), qui fondaient… la confiance publique banale ?.. Or, peut-on encore parler de "rues", là où on a expérimenté à grande échelle un urbanisme moderne et fonctionnel particulièrement dévastateur qui entérine l’impuissance des parents, l’absence d’adultes dans les lieux publics, la destruction des cadres de toute mémoire collective, etc. ?..

« La farce est encore plus grotesque quand, dans ce contexte de table rase,

on demande à des enseignants de transmettre de l’instruction, voire de la culture, à une enfance de plus en plus étroitement prise dans les rets des industries du loisir et de la consommation de masse. Ce qui relève souvent de la mission impossible. Que peut-on exiger de gamins gavés de dessins animés ou de jeux vidéo avant même d’arriver en cours le matin ? Gamins qui constituent ouvertement la cible principale des publicitaires, désireux de profiter du statut de décideurs qu’ont paraît-il acquis les bambins dans les familles, en matière de consommation. Et qu’on habitue de plus en plus tôt à faire plusieurs choses à la fois, c’est à dire à ne rien faire en particulier, et à ne pas être capable de fixer leur attention sur quelque chose de précis. » P 75

« [Ceux qui se réclament du progrès et de la justice sociale, persistent] à ressasser le seul mot d’ordre de la réduction des inégalités quel que soit le sujet. Un peu comme si, au volant d’une voiture lancée à toute vitesse vers un mur, on préférait hypocritement se demander comment faire monter à bord le plus de gens possible, plutôt que d’envisager les moyens d’éviter la catastrophe ». P 88

« Il est crucial de souligner qu’il n’y a pas grand sens à plaquer une idéologie d’amour et de fraternité universelle sur ce que nous sommes en train de faire du monde. » P 94

« Il y a dans notre génération comme une conscience diffuse et douloureuse, qu’il est de plus en plus difficile de ne pas être un salaud, dans ce qu’on fait au quotidien et qui nous fait vivre. Car qui peut avoir encore la conscience tranquille ?  Sûrement pas les ouvriers et les cadres d’usines de produits chimiques… les employés de banque… les conseillers financiers… les téléopérateurs…les diplômés de marketing et autre Force de Vente …» P125

« Aujourd’hui, de larges pans de la jeunesse ne savent pas non plus quoi faire de leur vie dans cette société… Et il est si difficile de se mettre à critiquer, parce que l’on est presque forcément "bénéficiaire" de cette société du confort et de l’abondance prétendue (" tu n’est pas content de te faire soigner quand tu es malade ? " ou bien "il faut bien vivre, non ? ")

… La faute en revient exclusivement aux individus "qui ne savent pas s’adapter", "qui ne prennent pas assez sur eux", "ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont"… Le verrou est ainsi fermé à double tour ». P128

« Le salut ne [peut] venir que des choix individuels et collectifs de chacun, dans sa vie quotidienne… Il faut abandonner toute illusion qui renforce en nous le désir inconscient de nous complaire dans un changement social qui se produirait sans notre participation réelle… P 160

« Si le changement dans les pratiques ne vient pas des individus eux-mêmes, s’il ne consiste pas en une maîtrise accrue de leurs conditions de vie, de leurs échanges entre eux et avec leur milieu naturel, alors il ira en réalité… dans le sens d’un renforcement du système, d’une accentuation de la sujétion de chacun à l’industrie et à l’Etat, dans le sens d’un approfondissement du chaos administré ». P 163

« Les projets de décroissance… doivent se donner clairement pour des projets d’effondrement volontaire de l’Economie de concurrence généralisée, dont les Etats sont parties prenantes… Et ne pas cacher qu’ils impliquent de renoncer à certaines satisfactions… Le problème est d’ordre culturel. Et un changement culturel ne se décrète pas… c’est d’une autre manière de vivre que nous avons besoin… Cela implique de combattre à la fois l’individualisme marchand et l’emprise de la société (y compris de l’Etat) sur l’individu, qui sont les deux faces de la même pièce. » P 172

La "décroissance", le seul thème véritablement subversif et qui peut changer les choses. Tout le reste n'est que bavardages, naïvetés ou endoctrinement.

Lire "Le Berceau" d'Annaba, Les Presses du Midi, Toulon.