Contre-jour à propos de la disparition de

Sœur Emmanuelle :

Cioran disait qu’« Aimer son prochain est une chose inconcevable. Est-ce qu’on demande à un virus d’aimer un autre virus ? »

Dans ses Cahiers, il écrit que « Le prochain, dans le sens physique du mot, non, je ne l’ai jamais aimé : et d’ailleurs, on ne peut l’aimer. Il est essentiellement haïssable, pour tout le monde. Et si on ne peut aimer le prochain qu’on connaît, à quoi rime d’aimer le prochain qu’on ignore… En résumé, on peut avoir pour les hommes de la pitié, mais de l’amour… »

« Aime ton prochain comme toi-même » est une gageure mais elle a permis aux Pères de l’Église de prêcher la charité surtout pour leur plus grand profit.

  Quant au marquis de Sade dans La philosophie dans le boudoir, il écrit :   

    « Loin de nous, Eugénie, les vertus qui ne font que des ingrats!… la bienfaisance est bien plutôt un vice de l'orgueil qu'une véritable vertu de l'âme; c'est par ostentation qu'on soulage ses semblables… elle accoutume le pauvre à des secours qui détériorent son énergie; il ne travaille plus quand il attend vos charités, et devient, dès qu'elles lui manquent, un voleur et un assassin… »   

Précisons que dans l'Ancien Testament, la Bible des moines de Maredsous, « tu aimeras ton prochain »  concerne en fait l'entraide due à tout autre israélite, et dans celle de Chouraqui cela signifie : aime ton compagnon.

La charité est essentiellement chrétienne « aimez-vous les uns les autres ». Hors du véritable christianisme, c’est le comble de l’hypocrisie et de la démagogie : on nous demande d’aimer toute l’humanité, d’être fraternel avec tous, et en même temps on nous enseigne la compétition, on nous incite à rivaliser avec chacun et à être le meilleur, à gagner. Les lois de la concurrence sont les nouvelles Tables de la Loi ; elles nécessitent l’envie, la jalousie, la haine, et ne peuvent s’encombrer de sentiments, de pitié, de compassion… alors d’amour… Quelle confusion !.. Quelle dérision !.. Quelle mascarade !.. Les chrétiens devraient pourtant se souvenir de cette parole de Jésus : « Il est impossible qu’un serviteur serve deux maîtres ».

Dans le Coran, l’aumône est l’un des cinq piliers de l’Islam. Mais cette charité, cette aide qui est due au plus faible, ne concerne que les musulmans, et évidemment pas les infidèles.

Quant au bouddhisme et aux philosophies extrêmes-orientales, leur conception de la charité est résumée dans cette citation de Lao-tseu : « Pouvez-vous vous désintéresser d’autrui pour vous rechercher vous-même ?.. » 

Dans les Upanishad, livre sacré de l’Hindouisme, il est dit : « Ce n’est pas pour l’amour des êtres qu’on chérit les êtres, c’est pour l’amour de soi ».

Quant au Bouddha il disait que "Chaque homme est son propre refuge". Il exhortait ses disciples à être un "refuge pour eux-mêmes" et ne jamais chercher refuge ou aide auprès d’un "autre". Il enseignait, encourageait et stimulait chacun à travailler à son émancipation spirituelle, mais se souciait peu de leur bien-être matériel, qui en fait, n’est qu’un bien-avoir.

En effet, le sage n'a rien à faire de la charité. S'il a fait le choix de ne pas devenir l'esclave des  désirs et des passions, ce n'est pas pour aider les autres à y succomber. 

Ce qui est curieux, c’est que Dieu est mort depuis Nietzsche, et qu’en effet les églises se vident, mais qu’on parle de plus en plus d’amour et d’entraide universels.

Depuis les Lumières, la société occidentale a encore gagné en mensonge et en hypocrisie avec toute la quincaillerie de la nouvelle Sainte-Trinité : liberté, égalité et fraternité.

À l’expérience il est évident que ces mots ne sont qu’illusion et ne recouvrent aucune réalité.

Dans Le Cauchemar de Don Quichotte, Amiech et Mattern, écrivent : « Il est crucial de souligner qu’il n’y a pas grand sens à plaquer une idéologie d’amour et de fraternité universelle sur ce que nous sommes en train de faire du monde ».

    Les prophètes de la Charité, certains naïvement, d’autres par calcul, servent de dégrippant aux rouages de la société afin que ceux-ci ne se bloquent pas. Pourquoi ne frappent-ils pas plutôt aux portes des milliers de Français très fortunés, qui vivent en Suisse ou dans des paradis fiscaux, pour ne pas payer d’impôts en France ? Bien sûr, c’est plus facile et bien hypocrite, de venir pleurer misère par le canal de la télévision, dans tous les foyers de ceux qui sont déjà écrasés de taxes et de prélèvements divers. Toutes ces émissions, dites caritatives, parrainées par des vedettes du show-biz, qui se font payer la plus grosse partie de leurs cachets dans des paradis fiscaux, quel écœurement ! Mais soutenir une cause humanitaire, du footballeur au chanteur, c’est  à l’évidence incontournable pour leur image de marque.

Les médias intoxiquent téléspectateurs et lecteurs en glorifiant les top-models et autres vedettes qui auraient « le cœur sur la main » alors que le seul but de l’opération c’est encore de conditionner les pauvres et tous les exploités pour qu’ils soulagent la misère du monde, dont les responsables sont ces multinationales, aux budgets faramineux, et dont les responsables sont toujours entourés de ces vedettes du Show-Biz . On les voit aussi cul et chemise avec les politiciens dans la presse « people » où ils se gaussent d’ailleurs de la bêtise et de la naïveté du peuple !

Le but de toute cette mascarade ? Faire oublier que hormis les handicapés, chacun est d’abord responsable de son propre sort et surtout de celui de ses enfants.

    L’appel à la charité publique révèle le pire des cynismes. Après les méfaits du colonialisme, des multinationales gérées par la Finance mondiale ont mis en place, par la guerre, de prétendus responsables politiques pour spolier les ressources des pays pauvres. Ils ont provoqué la déforestation et la destruction de leurs cultures vivrières au profit de cultures d’exportation et de productions minières. Ils génèrent ainsi la misère de peuples entiers, tout en apportant aux Occidentaux un confort de plus en plus superfétatoire. Des Occidentaux qu’on cherche ensuite à culpabiliser en leur montrant sur leurs écrans de télévision la maladie, la faim, et la mort.

De multiples associations, d’ailleurs en pleine lutte de concurrence, nous tendent la main avec indécence, sans jamais expliquer quelle est la cause de cette misère : notre propre confort et notre consommation incessante de produits inutiles et jetables.

On dit que l’argent ne fait pas le bonheur, mais aujourd’hui, grâce aux médias, c’est le malheur qui fait de l’argent et qui souvent, fait vivre une armée de gentils membres d’associations aussi bidon que grassement subventionnées.

La charité, la solidarité ne sont concevables que lorsqu’elles sont une affaire de conscience personnelle, et qu’elles s’adressent à ceux qu’on a choisi d’aider, parce qu’ils méritent notre aide ou que l’on a une relation privilégiée avec eux. Dès que la charité et la solidarité sont institutionnalisées par la religion ou la politique elles sont automatiquement amenées à servir en fait les intérêts de ceux qui la gèrent.

Se faire aimer des hommes et acquérir de la renommée est facile en les flattant et en leur promettant la lune.

Mais le désordre est inéluctablement la conséquence de la démagogie. Que l’homme commence déjà par respecter son voisin, avant de prétendre sauver l’humanité.

La Charité s’immisce là où la Justice a été renversée.

C’est à dire que la charité légitime l’injustice.

Tous les bons Samaritains qui font appel à la charité publique, feraient mieux de communiquer sur les moyens de contraception et surtout sur la responsabilité de tous les parents, vis à vis de leur propre misère et de celle de leurs enfants.

Faire la charité, c’est cautionner un mauvais système qui ainsi va perdurer et continuer à engendrer la pauvreté.

Je terminerai avec cette citation de Henri David Thoreau « Le froid et la faim me paraissent moins hostiles que les méthodes inventées par l’homme pour s’en préserver ».

                Extraits de « Bienheureux les enfants de la Mère » (Annaba).