Hessel_2010

L’on ne peut qu’avoir une grande estime pour Stéphane Hessel, héros de la Résistance. Il a raison de s’indigner au sujet de cette France aujourd’hui composée de quelques milliers de cyniques, adorateurs du Veau d’or, vendus à la Finance mondiale et d'une masse de plus en plus paupérisée, à laquelle les premiers grignotent chaque jour les acquis sociaux de la Libération. Mais il est bien tard, le pays est exsangue, sacrifié sur l’autel de la mondialisation et des délocalisations. C’est il y a vingt ans qu’il fallait réagir, sortir dans la rue et empêcher les cyniques prédateurs de nuire, au sein de l’Europe, de l’OMC et du FMI. Mais sous l’action des lobbies américains, la Droite et la Gauche se sont couchées devant les dictats et les règlementations de plus en plus contraignants et absurdes, poussant les entreprises à s’exiler au loin, tout en ouvrant toutes grandes les frontières européennes aux produits étrangers. Le résultat : quatre millions et demi de demandeurs d’emploi et un million et demi de RSA. Les caisses de prestations sociales sont donc financées de plus en plus par le surendettement de l’Etat, qui pèsera très lourd sur les jeunes générations.

Aujourd’hui, malgré les rodomontades de journalistes ignares et vénaux, la France est en faillite comme les trois quarts des pays de l’Union européenne.

Alors que chacun se demande s’il va pouvoir bénéficier d’une retraite décente après quarante deux années de cotisations et quel va être l’avenir de ses propres enfants, que viennent donc faire dans ce bilan catastrophique, les sans-papiers et les Roms ? Les personnes âgées qui ont cotisé toute leur vie, voient leurs médicaments de moins en moins remboursés, certaines n’ont même pas les moyens de se payer un appareil auditif, et elles devraient se soucier de clandestins qui bénéficient de soins totalement gratuits ?

Les trente glorieuses et l’Etat providence, Monsieur Hessel ont sombré sous les coups de boutoirs des politiciens corrompus, des criminels qui continuent à pavaner dans les médias. C’est à eux qu’il faut s’en prendre et à leur politique économique ultralibérale, qui a permis justement le développement indécent « des grandes féodalités économiques » actuelles, les multinationales, plutôt que de s’en prendre à une politique sécuritaire bien évidemment démagogique, mais qui ne représente en rien le fond du problème.

Les indignations contre des expulsions ou à propos de la Palestine ne gênent en rien les cyniques qui continuent à chasser de leurs terres les petits paysans, à exploiter indument les ressources naturelles et les hommes, et à détruire toute biodiversité. Ce n’est pas en marchant de la République à la Bastille, que le système antiéconomique, anti-écologique et inhumain où nous ont plongés les politiques va changer. C’est en boycottant les médias qui ne cessent de mentir par omission, c’est en boycottant les multinationales qui ont toutes des morts sur la conscience. Et d’abord il s’agit bien sûr de faire abroger cette loi absurde qui empêche tout citoyen de lancer des boycotts, alors que c’est la seule arme qui lui reste. 

« Je suis convaincu que l’avenir appartient à la non-violence ». Je voudrais bien, mais je n’en suis pas si sûr, Monsieur Hessel.

Pour cela il faudrait que chacun, dans les pays anciennement industrialisés, c'est-à-dire chez nous, arrête de surconsommer et s’engage dans la simplicité volontaire dès aujourd’hui. Parce que dès demain, il n’y aura pas de tout pour tout le monde. Il ne vous a pas échappé que la Chine est en train de devenir la première puissance économique du monde. Pour ce faire elle a besoin de se doter de la moitié des richesses naturelles de la planète. Personne n’est en mesure de s’y opposer ni de lui contester ce droit. Les matières premières vont devenir très chères ; les pays dits « développés » vont devoir inventer une autre forme d’économie, plus locale, moins gaspilleuse, c’est-à-dire une économie de simplicité volontaire et de recyclage total, une économie à l’échelle humaine. Il faudra revenir à la terre, Monsieur Hesse, à la terre nourricière qui a besoin de bras, d’un minimum de Gas-oil, et surtout pas d’engrais chimiques, de pesticides et d’OGM.

Ce sera très dur, la terre est basse, elle ne trompe pas, elle ne rend que ce qu’on lui a donné. Je suis désolé, mais aujourd’hui et demain Jean-Paul Sartre ne nous sera d’aucun secours ; Pierre Rabhi (Parole de terre), oui.

Vous dites qu’il faudrait « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne propose comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous ». C’est un très bon diagnostic, mais ce ne sont pas seulement les jeunes qui sont ainsi, c’est l’ensemble de la population endoctrinée par les médias détenus par les multinationales depuis plus de trente ans. Qui est près à comprendre la nécessité  d’inventer une économie où l’on puisse « Vivre simplement pour que d’autres, simplement, puissent vivre » (Gandhi) ? Il faudrait une génération, et une autre pour s’y habituer.

Et si vous écoutez les politiques, vous verrez que nous n’en prenons même pas le chemin !

Le réveil sera rude et dans ces conditions comment voulez-vous que la violence n’explose pas ici et là ?

Je conçois que vous préfériez ne pas y penser, après tout ce que vous et vos amis de la Résistance, avez donné de vous-même pour ne pas en arriver là.

L’ensemble de la planète est régie par le productivisme pour la seule recherche de la rentabilité maximum. Il s’agit d’une religion bien plus fanatique et destructrice que l’islamisme et ancrée dans les mentalités depuis bien trop longtemps.

Je me permets de vous communiquer cette réflexion de Théodore Monod, que j’avais interviewé peu avant sa mort :

« Malheureusement le 3è millénaire ne sera pas très différent du précédent. Les gens continueront à aimer la guerre et la violence.

Il n’y a pas beaucoup d’espoir de voir l’homme accéder à un stade supérieur… Pourtant, il est là pour ça !

La bonne direction c’est la non-violence et la paix, la fin des guerres, la fin des armements… On a suffisamment gaspillé maintenant d’argent et de vies humaines pour qu’on arrive à des solutions plus raisonnables.

Mais les hommes ne tiennent pas à être raisonnables, ils tiennent à s’amuser et surtout à gagner de l’argent. Ce n’est pas comme ça qu’ils iront très loin.

Ils disparaîtront peut-être. Ce ne serait pas une catastrophe. La nature existait avant l’homme, et elle peut très bien exister sans l’homme… »

Interview réalisée devant les élèves du lycée Théodore Monod de Blanzy, et diffusée sur France 3 Bourgogne le 27/ 11/ 1998.

Monsieur Hessel, vous n’avez pas résisté face au nazisme avec des fleurs et des bonnes intentions, peut-être faudrait-il un peu de violence aujourd’hui, afin qu’elle ne nous déborde pas demain.

Je vous prie de croire, Monsieur Hessel, que ces réflexions n’entachent en rien la très grande estime et le profond respect que vous m’inspirez.

Philippe Annaba, auteur de « Bienheureux les enfants de la Mère »