Silence 2La revue Silence de décembre 2011 citait cette phrase tirée de L’Economie barbare de Philippe Saint-Marc :

« Imaginons demain, une France où il n’y ait que 200 000 chômeurs, où la criminalité soit réduite des quatre cinquièmes, les hospitalisations pour troubles psychiatriques des deux tiers, les suicides des jeunes de moitié, où la drogue disparaisse : n’aurions-nous pas l’impression d’une merveilleuse embellie humaine ? C’était cependant la France des années 60 ».

Silence ajoute ce commentaire : « Même si la décroissance n’est pas un retour en arrière, il est toujours bon de se souvenir qu’un autre monde a été possible ».

Pourtant une lectrice trouve que «  cette citation et son commentaire, c’est vraiment pas malin… Nos appelés, traumatisés par ce qu’ils avaient vécu en Algérie… les femmes avortaient sur une table de cuisine… certains métiers étaient interdits aux femmes… Cette nostalgie c’est idiot ».

Cette lectrice a oublié de citer plus d’un million de « Pieds noirs » pour qui c’était « la valise ou le cercueil », rapatriés dans l’urgence, par leurs propres moyens, ayant tout perdu, sans cellule psychologique pour les recevoir.

Les « Pieds noirs » ne se sont jamais plaints, n’ont jamais manifesté avec des pancartes dans les rues en pleurant misère. Non, ils ont pleuré leurs morts en silence et dignité et sans médias. On les a parqués dans de HLM vite construits, qu’ils n’ont pas dégradés. La pauvreté de beaucoup d’entre eux ne les a pas transformés en délinquants. Au contraire, ils ont retroussé leurs manches et se sont mis au boulot, n’importe quel boulot, ils n’avaient pas le choix. Certes il y avait peu de chômage, parce que l’idéologie ultralibérale de la mondialisation financière n’avait pas encore ouvert la course aux bas salaires, facilitée par les directives de l’OMC, supprimant toutes les barrières douanières.

Cette lectrice n’a évidemment pas connu les années 60 et elle est fière de vivre à une époque où l’on peut changer son téléphone portable deux fois par an et profiter ainsi des progrès continuels de la technologie tout en suivant la dernière mode grâce aux matraquages permanents de la Société spectaculaire marchande. Sans se soucier aucunement des déchets qui s’accumulent partout et du gaspillage des matières premières, que malgré les beaux discours, l’on ne peut recycler parce que ce n’est pas rentable.

Si dans les années 60, j’ai pu faire des études universitaires, c’est grâce à une bourse de l’Etat providence, bête noire de la Globalisation financière mondiale qui ne cesse depuis plus de vingt ans, par les dictats de l’OMC et du FMI de lui mettre des bâtons dans les roues. Une bourse que je complétais par des petits boulots d’été comme les vendanges ou serveur de restaurant. Bien sûr, je ne possédais ni téléphone, ni télé, ni jeux vidéo, ni voiture. Mon luxe c’était la radio, le vélo, un cinéma de temps en temps et une bière au café du coin, avec les copains pour refaire le monde. Et aussi, un  luxe dont nous n’avions même pas conscience : celui de ne nous faire aucun souci pour l’avenir. Les filles, dès le printemps, portaient des minijupes sans se faire agresser. À la plage tous les garçons portaient des maillots de bain et non pas ces bermudas et autres shorts de plus en plus longs, mis par dessus  leur slips, révélant une bien étrange pudeur venue à la fois des Etats-Unis, pays toujours aussi puritain, et de l’islam qui tend à imposer subrepticement sa façon de vivre.

Il est dommage que l’école n’ait pas enseigné à cette lectrice que cette époque est justement celle de l’émancipation féminine, de la légalisation de la contraception en 1967 au Manifeste des 343, qui allait mener à la loi Weil de dépénalisation de l’avortement (1975).

À cette époque, un ménage pouvait vivre sereinement avec un seul salaire, ce qui est devenu impossible aujourd’hui, même dans la classe moyenne. La SNCF desservait toutes les petites villes rurales, et les villages avaient encore leurs commerces de proximité, leur médecin, leur pharmacien et leur poste. Les médicaments ne tuaient pas encore et étaient tous remboursés.

Les bisphénols et les phtalates ne rendaient pas stériles, et il n’y avait pas encore d’hydroxyde d’aluminium dans tous les vaccins.

Si un sondage avait été réalisé à cette époque sur le bonheur des peuples, la France se serait située dans le haut du tableau, alors que le dernier en date considère les Français comme plus pessimistes que les Irakiens et les Afghans.

Lorsque j’étais lycéen, je n’ai jamais vu ni entendu parler, d’un élève manquant de respect à un professeur, ou ayant blessé ou tué un camarade avec un couteau. Je n’ai jamais été sollicité ou agressé à la sortie des cours par un dealer, et je n’ai pas souvenir de camarades de classe qui se soient grogués. Quelques uns certes fumaient en cachette une gauloise dans les toilettes, mais la plupart attendaient la sortie.

Même à Marseille, des jeunes de 14 ans ne se faisaient pas tuer au fusil d’assaut lors de luttes de clans entre trafiquants de drogue. Je pourrais remplir ainsi des pages et des pages, mais vainement, puisque, comme dit le proverbe, il n’y a pas meilleur sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Quant à la faim dans le monde, elle ne fait que progresser du fait de l’augmentation des denrées agricoles, causée par les spéculateurs, qui, selon Jean Ziegler (auteur de Destruction massive), devraient être jugés pour crime contre l’humanité. 

En cause également les agrocarburants : les Etats-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé pour les produire en 2011. En cause aussi les subventions européennes à l’agriculture et les directives de l’OMC dont la conséquence est que les poulets et les légumes de France, d’Espagne, du Portugal et de l’Allemagne se retrouvent à bas prix sur les marchés africains, ce qui fait disparaître les petits paysans locaux. Enfin, les fonds d’investissements de multinationales qui ont déjà acheté ou loué des centaines de  millions d’hectares de terres arables en Afrique, nouveaux jardins de l’Inde, de la Chine, de l’Arabie saoudite, de l’Europe et de l’Amérique, provoquant là aussi l’expulsion des petits paysans de leurs terres ancestrales vers les bidonvilles. Ce néocolonialisme là est encore plus meurtrier que l’ancien.

Certes il n’est pas question de vivre dans la nostalgie ; mais la nostalgie ce n’est pas idiot. Comment voir clair dans le présent sans se retourner de temps en temps sur son passé  et sur le passé de ses ancêtres, afin de comprendre ce qu’on a réellement gagné et ce que l’on a malheureusement perdu. Afin surtout de se projeter dans l’avenir pour ne pas renouveler les mêmes erreurs et éventuellement changer totalement de direction si nécessaire. La décroissance, ce n’est pas revenir à l’âge de pierre, mais peut-être justement revenir aux années 60, en tenant compte des erreurs qui s’y sont produites, et en sélectionnant dans les progrès scientifiques et techniques réalisés depuis, seulement ceux qui améliorent véritablement la vie des êtres humains, sans nuire à aucun, ni à l’environnement de tous. C'est-à-dire en mettant le principe de précaution et le respect de la nature au-dessus des « droits de l’homme », lorsque l’homme en question agit comme un irresponsable, comme l’énonçait déjà Hans Jonas, il y a quarante ans, dans Le Principe Responsabilité.

Philippe Annaba, auteur de « Traité de savoir survivre à l’usage des jeunes générations ».