yinyang2La mondialisation, derrière laquelle se cache la Mafia financière mondiale, malgré mes incessantes diatribes, aura eu son utilité, sa nécessité, dans le cadre de la création permanente de la nature et plus largement de l’univers. Selon James Lovelock et Lynn Margulis, cette création permanente, ou auto-organisation du monde vivant, ferait que Gaïa, la Terre, réagirait comme un être vivant. Une idée totalement étrangère aux Occidentaux avant les années 70, mais qui a pourtant imprégné depuis l’aube de l’humanité et, en des lieux reculés, imprègne encore, la pensée des sociétés africaine, orientale, asiatique ou amérindienne.

En revanche, la pierre angulaire du monde occidental est la Torah et son avatar l’Ancien testament, dont Max Weber a bien montré le rôle primordial dans le développement de l’industrie capitaliste au XIXe siècle.

Le camouflage du message de paix et de compassion du Christ permit de laisser libre court à cette volonté de puissance, qui, hypocritement crut trouver sa justification dans ce « « Croissez, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la. » Genèse 1, 28. L’homme aurait donc reçu de Dieu, le droit de régner sur tout le reste de la création.  

Ce prétendu pouvoir trouva son paroxysme dans le  colonialisme et l’impérialisme. C’est par l’épée, évidemment, que la « Bonne nouvelle » devait être apportée à tous les « sauvages », qui subirent en même temps pillages, viols meurtres, et souvent, à l’instar des peuples amérindiens, un véritable génocide.

Après quatre à cinq siècles d’hégémonie et de christianisation du monde, un seul peuple, malgré la guerre de l’opium qui l’éprouva durement, sembla résister à cette volonté d’uniformité de penser et d’agir, prétendument universaliste, mais surtout caractérisée par la destruction des cultures locales.

La Chine communiste n’a pas oublié, elle a su se servir des armes du capitalisme libre-échangiste et l’adapter à son tempérament pour le retourner contre ses adversaires, tout en leur révélant l’iniquité et l’inefficacité de la déviation du capitalisme de production en capitalisme financier, c’est-à-dire, le libre-échange absolu. L’appellation néolibéralisme étant un euphémisme, pour mieux faire passer l’amère pilule.

L’Occident devra donc, enfin, se poser les bonnes questions et non plus les rodomontades ressassées sempiternellement depuis Descartes ou Kant à Levinas, malgré Schopenhauer et Nietzsche.

La fin de la domination impérialiste de l’Occident l’oblige à se poser déjà la question : comment la déesse Raison a pu nous pousser à tant de crimes ? Comment le développement extraordinaire des sciences et des techniques a pu  nous amener à une telle pollution de la planète, à la ruine de notre biodiversité et à un tel gaspillage de ressources non renouvelables ?

Pourquoi le résultat de nos luttes ouvrières et de nos acquis issus de la Libération se délitent ? Pourquoi nous retrouvons-nous abandonnés par les « politiques » impuissants à résoudre des problèmes qui les dépassent et dont ils ont pourtant créé les conditions, par leur compromission dans les affaires, par incompétence  ou naïveté ?

Comment, après les avoir imposés au monde entier avec tant de ferveur idéologique, nous retrouvons-nous victimes stupéfaites de la dérégulation financière et de l’ultralibéralisme ?

Notre pensée occidentale, dont nous sommes si fiers, ne devrait-elle pas être revue entièrement et s’inspirer, peut-être pour trouver son équilibre, de la pensée chinoise ?

La pensée du monde occidental, du monde chrétien, est aux antipodes de la pensée du reste du monde.

Dan la Bible, Dieu a créé le monde et il reviendra au Jugement dernier ; c’est pourquoi les Occidentaux, même agnostiques ou athées, sont messianistes. Pour eux, l’Histoire commence avec la Création et se termine par la Rédemption. L’Histoire suit une flèche qui part d’en bas et se termine en haut. C’est la flèche du temps. L’homme a donc le devoir de participer à l’élévation de l’humanité. D’où la foi dans le progrès scientifique et technique. D’où la croyance que la réussite terrestre est le signe donné par Dieu, qu’Il est satisfait de nos actions.

En revanche, pour les asiatiques, la seule observation de la nature révèle que tout suit des cycles : les saisons changent la nature qui se transforme donc en permanence, mais le cycle des saisons, lui, est immuable, permanent.

« Le commencement n’est pas inscrit une seule fois dans le temps, mais est à l’œuvre dans tout déclenchement […] Toute fin est donc aussi un début : à partir de ce qui s’achève s’enfante aussi du nouveau. » François Jullien, Entrer dans une pensée.

La nature nous montre que tout est en mouvement, mais que tout revient à son point de départ.

C’est ainsi que les astrophysiciens occidentaux pensent que le Big Bang est infiniment en expansion. Alors que les astrophysiciens américains mais d’origine indienne sont persuadés qu’après le Big Bang, le Big Crunch fait revenir l’univers à son point de concentration originel.

C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans « Bienheureux les enfants de la mère », dans le chapitre De la gnose à la théorie des cordes (en lecture libre sur le site philippe.annaba.free.fr).

L’Occident est donc dans la dernière partie de son cycle. Après l’abus de sa « puissance civilisatrice », le voilà réduit à la merci, non des barbares, mais de ceux pour qui nous sommes des barbares.

Rappelons que les Grecs anciens nommaient « barbares » ceux qui ne lisaient pas le grec. Or ceux qui vont nous dominer, non seulement maîtrisent parfaitement la langue occidentale, c’est-à-dire l’anglais, mais ce sont les peuples occidentaux et occidentalisés qui ignorent totalement le chinois, le japonais ou l’hindi.

Nous n’avons jamais cherché à pénétrer leurs pensées, et c’est pour cela que nous sommes enfermés dans nos contradictions idéologiques, dans ce monde occidental où l’on ne parle partout que de solidarité et de prélèvements sociaux, et où les fortunes indécentes prolifèrent tout en s’étalant au grand jour, à côté de la paupérisation qui ne cesse de croître.

Ne faudrait-il pas d’abord, tenter un renversement de nos valeurs, pour comprendre ce qui nous arrive ?

Comme messianistes nous avons toujours substitué à l’observation de la nature, à l’ordre de la nature, l’ordre de nos utopies, de nos constructions métaphysiques et de notre ordre moral, aussi changeants sur vingt siècles d’histoire, que nos préjugés.

L’Occidental cherche un sens, l’Oriental cherche une cohérence. Or le monde du sens n’a rien à voir avec celui de la cohérence.

On choisit un sens parmi d’autres ; on ne choisit pas la cohérence.

La cohérence est une. Elle ne se raccroche pas à la morale et aux us et coutumes, à nos préférences. Ce qui est cohérent tient debout tout seul. La cohérence ne peut être contredite et n’est pas réductrice.

Le puzzle n’a pas de sens, il a une cohérence ; c’est-à-dire un assemblage possible et un seul. Un assemblage rigoureux, selon des règles que le joueur n’a pas édifiées lui-même, mais qui « sont ». La réalité « est », et y chercher un sens ne peut que nous amener à édifier des croyances, évidemment diverses et contradictoires, et donc à des risques d’oppositions, de conflits.

Le puzzle terminé, il est automatiquement vu et compris dans sa globalité, par tous. Après chaque pièce posée, encastrée dans une autre, certes, la globalité s’imagine, mais en évoluant à chaque étape en vue de la cohérence totale de l’image finale.

« La pensée chinoise ne part ni de l’Être ni de Dieu » François Jullien, Entrer dans une pensée.

La Cohérence du Tout, étant, quel besoin aurions-nous d’imaginer un au-delà. Pourquoi nous soucier de ce que les êtres vivants doivent s’entretuer pour subsister ? Pourquoi dramatiser, condamner ou justifier ce qui est ?

Il n’est évidemment pas question de démontrer la supériorité de la pensée chinoise sur la pensée judéo-chrétienne, mais d’inciter à rechercher une complémentarité entre elles. Ne peut-il y avoir une coopération entre deux pensées paraissant a priori comme opposées, à l’instar justement du Yin et du Yang, afin d’enfanter, enfin, cette pensée universelle, qui, comme le miroir, disent les taoïstes, prend tout et ne rejette rien. Une pensée universelle dont l’humanité a bien besoin pour sortir de ses contradictions.

Un peu moins de messianisme et de droits de l’homme là où l’homme agit comme un irresponsable (Hans Jonas), et un peu plus de considération pour notre cadre de vie , pour le vivant non-humain, pour notre environnement, pour Gaïa, notre jardin.

« Entrer dans une pensée », de François Jullien (Gallimard), n’est pas d’une lecture aisée, mais c’est une brèche pour pénétrer dans la pensée holistique.

Philippe Annaba.